La deuxième partie des Misères

On y accède aux causes de la tragédie :

- Les causes secondes : cf. 679-82 : un retournement du regard qui du spectacle de désolation se retourne « pour en toucher les causes »

  • 683 – 1044 : Réquisitoire contre la Reine-mère et son complice
  • 1045 – 1206 : Les ravages du duel, machiavélique intention pour décimer la noblesse et asseoir une tyrannie incontestée
  • 1207 – 1262 : Le rôle des Jésuites, autre forme de corruption par l’étranger, de l’identité du royaume

-  La cause première : nouvelle conversion du regard pour découvrir la cause première « Voyons d’un œil nouveau / Et la cause et le bras qui justement les pousse » (1265-66) et ce sera la prière finale.

On voit que, jusqu’à la prière de la fin, la perspective historique est toujours présente (responsabilité des tyrans) mais les signes religieux s’accumulent dans une progression vers l’invisible : la comète (699sq) la sorcellerie (827 sq. 885 sq.) les prédictions (788 sq., 861 sq.), les prophéties (804 sq) les armoiries prophétiques de la reine (977 sq.), l’orage prodigieux qui se produit à la mort du Cardinal (1005 sq.) puis, palier supplémentaire, les Jésuites représentés comme les agents de l’Antéchrist (1207 sq. // 679 sq.) ; causes secondes, comme Catherine, les Jésuites appellent encore plus explicitement  que la démonolâtrie de Catherine l’affirmation de la vraie foi, jusqu’à ce qu’on aboutisse à la perspective religieuse à la fin.

Or le style aussi se modifie : il prend l’allure mythique quand il décrit la création de Catherine et du Cardinal dans les Enfers (699-722). Contraire aux « lois de la narration » du tableau du royaume, cette affabulation poétique marque le dépassement de l’ordre des faits et l’accession au sens : au-delà des événements, au cœur des désordres politiques, cosmiques et religieux, l’historien doit céder la parole aux inventions vraies du poète. Et tout le passage sur Catherine procède par rappels anecdotiques (très différents d’un récit suivi). Faisant des commentaires prophétiques, prononçant des imprécations, le poète impose ses transports, son « furor », et bouleverse l’ordre de la narration.

Commentaire 9 : Catherine (Misères 736 – 78)

Après avoir déploré l’état pitoyable du royaume, d’Aubigné en fait reposer la responsabilité du développement de pratiques superstitieuses importées de l’Enfer dont les principaux envoyés sont Catherine et Lorraine.

N.B. Catherine de Médicis dans Misères

Naissance : vers 700 comme une comète (ce qu’on attribuait à l’époque comme origine de la comète).

Elle est régente (à l’inverse de l’ordre naturel où une femme ne doit pas régner) cf. 735 (Aux dépens de la loi que prirent les Gaulois etc. »), et elle est avide de pouvoir (« sa rage de régner »  744).

C’est une Médicis : cette famille de florentins met le Machiavélisme au service de l’ambition (745, 757). Exemple de sa politique de ruse (770 sq.). Elle représente le type de la reine impie, à l’instar de Jézabel ; elle est accusée de détruire la noblesse pour tyranniser la France, privée de sa force (750), elle aurait empoisonné son fils (767), dès sa jeunesse elle a pratiqué cette politique de discorde (783 sq). Elle est comparée à Néron (814). Avec ses cheveux terrifiants elle ressemble à une « hydre infatigable » (855).

Par deux fois allusion à la prédiction selon laquelle elle serait accablée des ruines d’un édifice et donc « sur cette crainte elle faisait appuyer les maisons et les planchers où elle logeait » d’Aubigné prend la prédiction au sens métaphorique : « l’édifice ruiné était la maison de Guise » (807 et 862 sq.).

C’est une « Erynne envenimée » (889), dont l’action est contre-nature (895), une sorcière qui déterre les morts et appelle les démons (910sq). Une Pandore pleine de perfidie (conclusion de la paix de 76 vers 980 sq).

Enfin on lit la description de la devise et du blason de Catherine.

Elle résume tous les éléments apparus dans la « mauvaise mère » elle empoisonne ses enfants, elle tue la France, elle a des pouvoirs diaboliques, successivement Jézabel, Erynnie, pandore, hydre : une femme monstrueuse à l’origine de la dénaturation de la France.

Il faut donc commenter :

  • la violence de la satire
  • la réalité historique ou prétendue telle
  • les comparaisons
  • les oppositions récurrentes (France/étranger, bons/méchants…)
  • l’ironie

Catherine a une place de choix dans les écrits satiriques contemporains : origine étrangère, soucis purement dynastiques, volte-face politiques (cf. le Journal de P. de L’Estoile), avec ce ton particulier à la satire protestante pleine d’allusions bibliques. Le « Réveille-matin des Français » pamphlet protestant de 1574 cite des vers où Catherine est assimilée à Jézabel, et d’Aubigné suit cette tradition à laquelle il donne une dimension à la fois épique et burlesque : Catherine a l’ambiguïté des êtres démoniaques, en qui cohabitent l’horreur et le grotesque : et donc enflure de l’insulte, violence de l’image sont ici l’exemple de frénésie satirique fondée sur l’hyperbole.

Jézabel, femme d’Achab roi d’Israël ; elle voulut rétablir le culte des idoles et tua le propriétaire d’un champ de vigne juste pour posséder son champ. Tuée par Jehu en – 876.

Vers 754 : Coquin – attribut du cod.

Vers 755 : Politique de bascule de Catherine qui affaiblit tantôt les uns tantôt les autres.

Le passage est un long regret (cf. les conditionnels passés) puis commente l’action néfaste de Catherine.

- Les regrets : Deux parties : d’abord une construction de phrase très embarrassée et tortueuse : le regret initial (736, repris en 746) est interrompu par une longue comparaison (« comme au temps passé… » composée d’une subordonnée et d’une principale ; donc une anacoluthe qui est à l’image des manœuvres tortueuses de la reine. Regrets donc de ce qui s’est passé avec tous les termes négatifs (ruine, mort, crevé, failli : partout Catherine sème la mort, et même accusée d’avoir empoisonné son fils).

- L’action au présent : La même chose se passe au présent (à partir du vers 770) avec même vocabulaire de la ruine, l’image du feu, du couteau, de l’horreur du peuple ruiné, du fer qu’elle aiguise elle-même.

De tout ce texte, il faut retenir :

  • Les reproches politiques précis adressés à Catherine : sa politique de bascule qui a entraîné la guerre civile et la ruine de la France.
  • L’orchestration du pamphlet : avec des images satiriques ou épiques, avec un martèlement provoqué par les répétitions lexicales, ou syntaxiques, par les éclats sonores (tous les « u » des irréels) et les accumulations (tous les cod, les antithèses, et les métaphores, les verbes étant toujours concrets (abreuver, crever, abattre etc.)

Commentaire 10 : Catherine vers 827 – 860

Attaque virulente de Catherine de Médicis. Ici d’Aubigné montre son talent de pamphlétaire et de polémiste. Poésie savante aussi : l’historien cède la place au poète imprécateur sûr de ses anathèmes qu’il lance depuis sa position dominante : une Vituperatio.

On étudiera tous les moyens rhétoriques mis en œuvre pour attaquer la reine, sachant que beaucoup de pamphlétaires l’avaient déjà fait avant lui cf. le surnom de Jézabel). On se demandera si sa manière de voir Catherine est à relier à sa description antérieure des femmes horribles.

Plan

Deux séries de 8 vers encadrent une longue et complexe comparaison mythologique (qui ne fait que reprendre du reste en l’inversant l’énumération des monstres de l’antiquité). Nous voyons que quoi qu’il en dise, d’Aubigné n’hésite pas à recourir à la fable, ni aux procédés rhétoriques les plus artificiels : il s’agit de montrer en l’occurrence que le sujet décrit est pire que tous les monstres connus : le poète s’inspire largement de Claudien.

Première partie

Description de Catherine, à qui il s’adresse (« mais toi… ») il la rend présente pour mieux l’attaquer : d’abord les cheveux épars (repris par « crins éparpillés par charme hérissés / femme échevelée, cf. Melpomene, Rome, la femme castratrice, la Méduse qui veut tuer ; des cheveux porteurs de mort ; phrase longue, oratoire, avec une petite rupture de construction « mais toi qui … / tes crins… par neuf fois tu secoues… ». La discontinuité de la phrase avec ce changement de sujet montre la véhémence indignée.

Ce sont des images visuelles qui nous sont présentées : au matin une sorcière lançant des imprécations avec ses cheveux épars (non civilisée) qui cachent une tête en réalité peu solide et injuste (« faux chef »). Donc au lieu d’un voile sur une tête digne des cheveux défaits sur une tête branlante (la dynastie des Valois) des cheveux gris dont elle se sert pour lancer des « pestes » dont elle emprisonne « les pays émus ».

Les malédictions de Catherine sont figurées concrètement (les pestes lancées, puis les esprits des démons) « par neuf fois tu secoues… etc. ») donc une sorcière qui conjure des démons en maudissant son pays (et noter le nombre d’occlusives labiales).

Deuxième partie

Pus le propos s’interrompt par une question qui semble générale mais qui montre en fait la puissance de cette créature infernale : une énumération des lieux les plus protecteurs et les plus reculés (antres, désert, bois…) et le terme « au fond de » d’un côté, et l’impossibilité de lui échapper de l’autre ; même chose pour la deuxième question avec un changement d’image : celle du breuvage  amer (qui reprend l’image du poison) et la présence de « l’allié de la France » implique qu’elle est ennemie de tous ceux qui aiment la France.

Les quatre vers suivants précisent la nécessité de la question : « car », la réponse sous-entendue est « aucun » et caractérisent l’action néfaste de Catherine : deux qualificatifs et deux sujets avec couplage d’antithèses : « diligente, ardente / Nuire, rechercher » : et les cod (« lointaine province et éloigné clocher ») sont la réponse à la question posée plus haut (même au plus loin, on est atteint, alors qu’au vers 824 on nous disait aussi que la bête la plus furieuse n’allait pas plus loin « que son buisson ») : le clocher est le relais par lequel se transmet la peste de la comète (intermédiaire entre Ciel et terre)  (et il veut dire que même les bâtiments religieux sont touchés) ; « sont peints de rouge « : comme un agent de Satan pour attirer la peste, les portes sont badigeonnées avec une sorte de venin (l’inverse du sang de l’agneau). Conséquence : les gens s’entretuent : Catherine suscite pour chacun un meurtrier, et il est impossible de s’en prémunir (chaque personne en a un derrière « avant qu’elle s’étonne »).

La seconde partie de cette partie centrale reprend alors les énumérations déjà faites mais en inversant l’ordre : Anthée, taureau, hydre, sanglier… pour montrer comment Catherine les bat tous pour le malheur qu’elle répand. Cet exercice rhétorique passe par le recours à la mythologie, selon les codes de l’écriture du blâme. Mais on peut dire que l’afflux des exemples est fait pour convoquer le monde entier et le rendre insignifiant par rapport à la cruauté de Catherine : Libye, Crète, Némée… Et l’énumération finit par l’antithèse attendue : le plus outrageux est supportable en comparaison de Catherine.

Ce procédé de réduction va devenir systématique dans les vers suivants : Pharaon, Antiochus, Hérode, des figures qui ajoutent à la cruauté la persécution religieuse (il s’agit d’Antiochus épiphane qui persécuta les Juifs). Trois exemples de fanatisme cruel, tous devenant prototypes de la douceur par rapport à Catherine. Avec Cinna, on revient à l’énumération initiale : le meurtrier devient « religieux » (respectueux des lois) par rapport à Catherine etc… Les exemples bibliques, historiques et mythologiques sont convoqués : tyrans ou monstres, pour montrer comment Catherine est pire que les pires. Et Néron revient comme comparaison (déjà nommé en 815) Néron l’incendiaire (topos du tyran qui détruit sa patrie) ; noter dans ces deux vers les assonances en « eu » : le feu, le caractère monstrueux de Catherine.

Troisième partie

Décrit l’activité infatigable de Catherine : un monstre jamais lassé, avec toujours la présence du registre mythologique : hydre renaissant (se relève chaque fois qu’on la croit abattue) ; donc non seulement méchanceté mais résistance inépuisable (cf. tous les mots négatifs (tout ce qu’elle peut endurer sans fatigue) : « veilles, labeurs, ennuis, chaleur du jour, froides nuits  (allusions à tous les voyages que fit Catherine en sillonnant la France) ; une rhétorique de l’amplification : « hydre » sujet + verbe + compléments de cause ; puis inversement la cause devient sujet (la chaleur, etc.) + verbe + cod. Noter l’hyperbole constante, les redoublements intensifs (« ne s’abat / ne s’accable, n’arrêtent / ne brident ») : sa force est toujours restaurée, de même qu’un verbe n’est jamais suffisant pour épuiser le sens.

Et l’apodose qui finit par « ce monstre porté par des ailes de sa rage » elle devient une hydre ailée, la bête de l’apocalypse.

Enfin les deux derniers vers reprennent le même topos rhétorique : même la Peste n’en vient à bout, car elle est pire que la peste (opposition « un moindre mal / un pire mal »)

Conclusion

Un passage qui développe les attaques traditionnelles des protestants contre Catherine à partir de la rhétorique consacrée de la Vituperatio. D’Aubigné ici suit ses maîtres latins. Et la reine devient, avec ces procédés d’amplification, un monstre le plus infernal que la terre ait jamais porté, donc une dimension apocalyptique, une dimension psychologique (la peur devant la mauvaise mère) et une dimension historique dans ce  passage.

Commentaire 11 : Catherine-Jézabel 889 – 950

Ecrit avec une frénésie frisant le délire, ce texte mêle la satire politique à la tradition littéraire de la sorcière et des diableries (courant qui remonte à Tibulle et Horace, puis Lucain, dont d’Aubigné s’inspire ouvertement). S’y ajoutent aussi les diableries du théâtre médiéval, et le courant satirique qui au XVIè ridiculise ou analyse la sorcellerie. Ce qui caractérise cette tradition, c’est un jeu de bascule constant entre la cocasserie et l’horreur.

Pourtant toutes ces images scabreuses (sabbat, enfer, chaos) vont au-delà d’un pur jeu de langage car pour D’Aubigné la sorcellerie existe : les possessions démoniaques sont une réalité, il s’agit d’une des formes du mal ; ainsi la satire ne conduit pas au mépris ni au ridicule mais à la condamnation (et à la damnation)

Sur les vers 889 – 898

Par quels moyens l’auteur métamorphose-t-il son modèle en force maléfique de la nature ?

D’abord par son action : destructrice (cf. les verbes « infecter, haléner, tuer, tourner)

Ensuite par une identification à des fléaux : la peste, l’Erynne, Méduse…

Qui se prolonge par une identification à un monstre  « Noire fumée qui sort de ses naseaux, sifflements, cris… »

Puis par une mise en scène fantastique : non seulement elle devient ce monstre, mais elle acquiert un pouvoir surnaturel, celui de donner la mort et de changer en « désaccord » l’harmonie du monde ; et son action est d’autant plus apparente qu’elle s’exerce sur quelque chose de paisible et d’harmonieux (le ciel est infecté, la vie et les couleurs des fleurs disparaissent, etc.

Sur les vers 899 – 920

Elargissement du tableau : il faut montrer comment s’exprime la faculté de dénaturation prêtée à la sorcière : nombreux verbes d’action (le ciel pur « se trouble », l’eau qui coule « s’arrête », la lune « s’éclipse » ; avec une parodie de résurrection, et l’idolâtrie de Satan, et ce qui s’ensuit : meurtre d’enfants et transformation en chandelles de leur graisse.

Et le pittoresque s’intègre à l’explication théologique des phénomènes de dénaturation : pittoresque dans les détails (tourtres et pigonneaux, serpents en rond, corps saillant en pied, terreux épouvantables, poudre dans le crâne…). Quant à l’explication théologique, elle consiste à dénoncer l’idolâtrie (cf. le reproche fait aux chrétiens) non pas celle des saints, mais celle des démons et de Satan qui envoie l’antéchrist avant le jugement dernier : vision apocalyptique de tous les malheurs qui précèdent la fin du monde (cf. la terre en cendre, les eaux qui ne coulent plus, la lune qu’on ne voit plus).

Sur les vers 921-952

Quelle est l’argumentation ?  Opposition « en vain… / car… » : tu accumules en vain des drogues car tu as dans ta main de meilleurs moyens d’agir : tu commandes aux démons (mais ce n’est qu’une illusion !)

Mais l’argumentation est-elle essentielle ? Et pourquoi l’oublie-t-on ? À cause de nouvelles scènes fantastiques de sorcellerie (mandragore, hellébore, les animaux habituels, chauve-souris, crapaud, corbeau etc. et même la bave du chien malade ; inspiration de Juvénal.

Conclusion sur l’ensemble :

Alliance du pittoresque et du fantastique, pittoresque des détails comme de la satire, et le fantastique d’un visionnaire : vision apocalyptique et agrandissement au Monde. L’intérêt est dans l’alliance de ces deux styles.

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