Esther, Jean Racine (1689). (III, 9. v. 1236-1286)

Situation et enjeux

Un chant du chœur pour la dernière scène, qui célèbre le triomphe de Dieu. Rappelons qu’un des rôles du chœur est (cf la tragédie antique) de tirer les conclusions du drame.
Nous prenons la seconde partie de la scène, qui a commencé par l’évocation du passé immédiat et la reprise des vers 1228-29 marque la conclusion de ce premier développement.

A partir de 1236, le chœur se tourne vers l’avenir, un avenir proche et particulier (reconstruire le temple) et un avenir lointain et général : l’éternité en Dieu (une conclusion juive + une conclusion chrétienne).
Une double conclusion donc dont on peut se demander le sens par rapport à l’ensemble de la pièce.

Plan et métrique

Deux parties donc nettement séparées par la disposition métrique : deux grands ensembles

  • 1236 – 1264 : 28 vers bâtis sur 5 assonances : il y a 7 rimes mais après les rimes abc la rime b’ est la rime b au masculin (-ère/erts) et la rime c a la même vocalisation que la rime c’ –ive et –ique ; ensuite à la fin du passage deux nouvelles rimes d et e qui font la transition à la second partie, (disposées en un quatrain embrassé deed qui est dans la bouche « d’une autre ». En tout cas sur 24 vers il n’y a quasiment que 3 sons à la rime.
  • 1265 - 1286 7 rimes ou assonances (a/a’ :-able/-âges) Plus de variété mais les 22 vers nesont pas dans leurs rimes si différents de ceux de la première partie, on en retrouve des sonorités très proches sinon identiques, et là encore à la fin un quatrain de rimes embrassées, ga’a’g, qui reprennent la première rime en –able par une rime en –âges et dont la rime g est identique à la première rime en –é de tout ce passage, et symboliquement passage du dieu irriet de la captivité au nom de Dieu chanté dans l’Eterni

Première partie

Le sujet en est la reconstruction du temple et le retour de l’exil, distribué entre le chœur et une voix chaque fois différente. Le passage est marqué par une variation de l’énonciation : une adresse à Sion : « Ton Dieu... », une adresse aux « captives » : « Rompez vos fers.... », et une adresse aux prêtres, au Liban, à la terre et eux Cieux : il semble que tout l’univers éparpillé va se retrouver au Saint des Saints : de la dispersion à l’unité cf. le refrain « Rassemblez-vous des bouts de l’ univers...(1245, 1250 et 1254)

Première ensemble : Extrême homogénéité (rimes en -é/[è] masculines ou féminines et une rime en –ives

« Ton dieu n’est plus irrité » Le chœur tire la leçon du drame : si Esther a réussi sur le plan humain, c’est qu’au plan divin, Dieu a cessé d’être courroucé cf. le « ne...plus ») ; les 4 premiers vers s’adressent à Sion : il s’agit d’une résurrection : « Sors de la poussière » (alors qu’au v. 134 on disait : « Tu n’es plus que poussière... ». Mais c’est aussi celle du peuple juif : « Quitte les vêtements de ta captivité » qui va reprendre comme elle « sa splendeur première » : Sion est employé à la fois au sens premier, la ville, et le Temple, et au sens second, les Juifs (personnification : cendres + vêtements), mais le terme de « splendeur première» est valable pour la ville comme pour le peuple. Et noter l’antithèse splendeur/poussière.

Après ce premier quatrain à rimes croisées et à vers hétérométriques qui du reste ne sont pas ceux qui riment ensemble, un sizain qui chante le retour (annoncé déjà par le verbe « reprends » ta splendeur ) : chemins ouverts, monts et mers qu’on peut « repasser, rassemblement de tous les points de l’univers... C’est l’ouverture qui prédomine aussi dans les sonorités (de l’ancienne « captivité » (un é fermé) on passe à l’ouverture déjà annoncée par la rime du premier quatrain en –ère , avec une variation ici en –ers.
Le mouvement lyrique se précise avec l’adresse aux filles de Sion : nouvel impératif : « rompez... repassez, rassemblez » et deux apostrophes « tribus captives » et « troupes fugitives », deux adjectifs qui symbolisent le temps de l’exil (noter le sens propre du mot « tribus » : les tribus d’Israël). Noter le rythme : 4 syllabes (tribus captives) puis 5, puis 8 qui se divisent en 5 +3, donc un ensemble de 4 ou 5 syllabes puis trois syllabes : l’arrêt imposé par le rythme après la cinquième syllabe du troisième vers (les monts) évoque ce trajet et ce franchissement de l’obstacle : évocation du retour dans sa dimension géographique cf. chemins, monts, mers , et le retour comme rassemblement après la dispersion : de tous les côtés on afflue vers Jérusalem : le dernier vers « Rassemblez-vous des bouts de l’univers » est un décasyllabe qui rassemble lui aussi les rythmes entendus des vers précédents de 4 ou 2 syllabes (4+2+4)

Ces cinq derniers vers sont repris en chœur, et les deux derniers sont encore repris une nouvelle fois, mais séparés des autres par la voix d’une israélite, puis d’une autre :

Je reverrai ces campagnes si chères
J’irai pleurer au tombeau de mes pères

Deux décasyllabes (avec un même rythme de 4+6) sur une rime très proche de la rime b (en –

ière/ère, tout en se rapprochant aussi de la rime f en –ers : chères et pères : ouverture des sons, ouverture de l’espoir « je reverrai » à nouveau le préfixe –re (retour, rassemblez, repassez), et évocation de la terre même de Sion « ces campagnes si chères » et la piété qui se manifeste ici, parce que le retour c’est d’abord la possibilité d’aller se recueillir sur les tombes des ancêtres. Remarquer la simplicité des deux vers : sujet, verbe complément : un ordre rétabli. Deuxième ensemble : uni par une assonance en [i], un sizain très lié à ce qui précède, et suivi par un quatrain de transition . Le sizain a deux rimes sur six vers, et on voit encore le même préfixe « re »

Relevez, relevez les superbes portiques
Du temple où notre Dieu se plaît d’être adoré...

C’est donc l’annonce de la reconstruction dans deux vers qui enjambent : au lieu de s’arrêter à la fin du vers le mouvement se prolonge, comme ces colonnes qui se relèvent. Ce mouvement de bas vers le haut succède au mouvement horizontal précédemment décrit, de l’extérieur vers l’intérieur, et répond au premier «Lève-toi» dit à Elise par un prophète (de même qu’Assuérus « relève » Esther dans l’acte III) : un mouvement de résurrection parcourt toute l’œuvre . Noter les allitérations : le « temPLE où se Plaît » : coïncidence des deux mots, c’est le signe que ce temple est fait pour Dieu. L’article défini (du Temple) = il n’y en qu’un, et c’est le seul où l’on peut sacrifier.

Que de l’or le plus pur son autel soit paré
Et que du sein des monts le marbre soit tiré...

Les vers qui suivent décrivent les matériaux précieux utilisés pour le temple ; ces deux vers sont construits de la même façon, avec deux compléments précédent le groupe sujet = verbe au passif : les deux premiers hémistiches (les compléments) sont formés de monosyllabes : allongement du vers du fait de ces mots très courts sur lesquels on est obligé de rester un peu plus, comme une accumulation de toute la richesse du monde pour célébrer la gloire de Dieu, avec cette petite variation au niveau des deux autres hémistiches : rythme 3-3 pour « son autel soit paré » et 2-4 pour « le marbre soit tiré »). Noter aussi le caractère concret de cette poésie biblique dont Racine s’inspire : le marbre qu’on va tirer de la montagne, et même qu’on va tirer du plus profond de la montagne (du sein des monts) pour qu’il soit encore plus pur.

Liban, dépouille-toi de tes cèdres antiques
Prêtres sacrés, préparez vos cantiques...

L’adresse se fait cette-fois-ci au Liban, dont les cèdres sont légendaires, (l’arche sainte est en bois de cèdre), ainsi toute la nature semble participer à cet effort de reconstruction (dépouille- toi...), qui amène le retour des cérémonies, et donc un appel aux prêtres « préparez vos cantiques » et donc ce chant annonçant un chant futur.

Dernier quatrain

Dieu descend et revient habiter parmi nous

De nouveau une phrase assertive : le mouvement se poursuit, mais cette fois-ci, il est du haut vers le bas : ainsi de tous les points de l’univers des mouvements convergent vers Sion : c’est la fin de tragédie : Dieu, c’est l’Emmanuel, Dieu avec nous, et il faut qu’il redescende pour que Sion se relève ; dans ce mouvement la terre et le ciel se réunissent (on pense à la fin d’Iphigénie)

Terre frémis d’allégresse et de crainte
Et vous, sous sa majesté sainte
Cieux, abaissez-vous

Plus de séparation entre le ciel et la terre : les Justes seront en même temps au ciel et sur terre pour une béatitude éternelle ; la Terre est au Ciel et le Ciel s’abaisse jusqu’à la terre : description de la résurrection ; les remerciements qui vont alors s’adresser au Tout Puissant pour ce retour et la reconstruction du temple sont aussi ceux qu’on lui fait pour un retour à lui, dans l’éternité : du retour des Juifs, on passe à la résurrection chrétienne :

Deuxième partie

Première strophe Prière de louange et de reconnaissance plus générale : 7 vers sur deux rimes en –able et –ceur , avec alternance d’exclamations lyriques et de phrases assertives. Nous avons ici la vision chrétienne et même jésuite et non janséniste d’un Dieu plein de bonté qui manifeste pour les créatures un sentiment quasi maternel.

Que le Seigneur est bon, que son joug est aimable...

Opposition ici du Seigneur et du Roi Assuérus, mais la suite qui s’adresse aux jeunes demoiselles de Saint-Cyr est à double sens, puisque les louanges à Dieu sont aussi celles au maître (et fondateur de la Maison) Louis XIV, « ce maître adorable ». On pense aussi à la relation enfants-parents (Racine et sa famille) et à un Racine heureux de pouvoir enfin réunir son Eglise et son Roi, dans la mesure où le roi est devenu « très chrétien » : cet accord des deux « Seigneurs » restaure une quiétude comparable à celle d’un petit enfant cf. les mots « enfance, enfant, mère, tendresse, douceur.... »
Reprise aussi du thème de la double délectation (les « biens les plus charmants » qui ne sont rien par rapport aux « torrents de plaisirs » répandus par Dieu (vocabulaire plutôt quiétiste ici), et le couplet se termine avec la reprise des deux vers qui l’ouvraient.

Deuxième strophe : 8 vers plus courts sauf le dernier, un alexandrin : hexa ou octosyllabes (qui ne riment pas entre eux) Ici, grande variété des rimes, avec une nouvelle couleur. On n’évoque plus la colère de Dieu, ni la fin de sa colère, mais sa douceur et surtout son indulgence, et ce pardon qu’il accorde en excusant « notre faiblesse », bref la miséricorde de sa grâce, à laquelle il s’empresse même :

A nous chercher même il s’empresse

Coïncidence de deux retours, l’un vers Sion, l’autre vers Dieu. Remarquons la place qu’occupe cet octosyllabe qui apparaît si loin, peut-être à cause de l’adverbe « même » placé entre les deux parties du vers, et à cause de ses quatre accents : c’est là l’opposé d’un dieu janséniste non seulement il n’est plus caché, mais il va lui-même vers les créatures, et on fait l’énumération litanique de ses qualités : il s’apaise, il pardonne, il attend...

Pour l’enfant qu’elle a mis au jour
Une mère a moins de tendresse  

Cf. plus haut : l’amour de Dieu pour ses créatures dépasse encore celui d’une mère pour son enfant (et remarquer la rime empresse/tendresse, qui crée du sens) c’est ce qui explique un dévouement total pour celui qui est l’unique source de notre bonheur (cf. « Ah ! qui peut partager avec lui notre amour »)
Deux autres voix apparaissent en même temps qu’une nouvelle rime en –oire

Il nous fait remporter une illustre victoire
Il nous a révélé sa gloire

(alexandrin + octosyllabe) : cette révélation a lieu à cause d’une victoire « illustre », particulièrement brillante :
Le quatrain final est un vrai chant d’allégresse » : célébration du Nom et des oeuvres, avec une gradation temporelle : la célébration se faisant « au-delà des temps, des âges, au-delà de l’éternité : voilà le dernier mot du texte, qui fait apparaître un au-delà du temps, une sorte de vie plus qu’éternelle (au-delà) passée, pour Dieu, à être célébré, et pour ses créatures à le célébrer. Racine ici est très proche des cantiques chantés dans la liturgie juive ou chrétienne.

Conclusion

- Une ultime manifestation de l’image récurrente du double mouvement du ciel vers la terre et de son contraire, la résurrection : réunion des deux mouvements convergeant dans le temple - Cohérence du texte : l’histoire d’Esther s’inscrit dans deux autres histoires, l’histoire juive de la reconstruction du temple, et l’autre, allégorique et chrétienne, de la Jérusalem céleste.

C’est le sens de cette conclusion à deux coups.

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