Supplication d'Ulysse au fleuve Homère, Odyssée, Chant V, Traduction de E. Flammarion, 1937.

Ulysse a quitté l'île de Calypso. Son radeau vogue sur la mer quand Poséïdon l'aperçoit et déchaîne une tempête. La déesse Ino prend pitié d'Ulysse. Elle lui conseille de rejoindre la terre ferme à la nage et lui confie son voile. Une fois hors de danger, Ulysse devra jeter le voile dans la mer, au plus loin vers le large. 

Alors, deux nuits et deux jours il dériva sur les puissantes houles, et maintes fois son coeur entrevit la mort. Mais quand Aurore aux belles boucles amena le troisième jour, tout aussitôt le vent cessa, le calme survint sans un souffle, et Ulysse aperçut la terre toute proche. (...) Il se hâta de nager pour prendre pied sur le rivage.

Mais quand il n'en fut plus qu'à la distance où pouvait porter son cri, il entendit le bruit des vagues contre les rochers dominant la mer ; de grandes lames mugissaient contre le rivage aride avec un ronflement terrible; toutes étaient recouvertes de l'écume marine. Il n'y avait pas de port pour recevoir les bateaux, point de rade où s'abriter ; partout des falaises à pic, des récifs, des rochers pointus. Alors, Ulysse sentit défaillir son coeur et ses genoux, il gémit et dit à son coeur magnanime :

« Hélas ! maintenant que Zeus m'a donné de voir la terre contre toute espérance, et que j'ai fendu ces abîmes à la nage, je n'aperçois aucune issue pour sortir de la mer grise." Devant la côte rien que rochers aigus ; tout autour les vagues bondissent et mugissent; le roc s'élève à pic, tout uni ; alentour, la mer est profonde, nul moyen de poser ses pieds et d'éviter la mort; je crains, si j'essaie de sortir qu'une forte lame ne me saisisse et me jette contre la roche dure. Mon élan sera vain. Si je nage encore plus loin à la recherche d'un rivage en pente et d'anses de mer, je crains que la tempête ne me saisisse encore, et malgré tous mes gémissements ne m'emporte sur la mer poissonneuse, ou qu'un dieu ne fasse surgir de l'onde quelque phoque énorme, comme en nourrit tant l'illustre Amphitrite. Je sais combien est courroucé contre moi le glorieux Ébranleur de la Terre. »

Tandis qu'il agitait ces pensées en son esprit et son coeur, une grande vague le jeta contre la roche de la côte; il aurait eu la peau déchirée et les os brisés, si la Déesse aux yeux brillants, Athéné, ne lui eût mis en l'esprit de s'élancer et de saisir le roc des deux mains ; il l'agrippa en gémissant, jusqu'à ce que l'énorme vague fût passée. Il l'évita; mais le violent ressac l'atteignit et le rejeta loin dans la mer. (...)  Émergeant des flots, qui mugissaient contre le rivage, il nagea le long de la côte, regardant s'il ne découvrirait pas une plage. Et quand il arriva en nageant à l'embouchure d'une rivière aux belles eaux, l'endroit lui sembla très bon, étant vide de rochers et abrité du vent. Il reconnut un estuaire et en son coeur pria le fleuve :

« Exauce-moi, Seigneur, qui que tu sois ; je viens vers toi, que mes prières ont tant appelé, fuyant hors de la mer les menaces de Poséïdon. Il est vénérable aux immortels mêmes, l'homme errant qui s'approche, comme aujourd'hui, je viens supplier ton coeur, et embrasser tes genoux, après tant de souffrances ! Accorde-moi pitié, Seigneur ; je me déclare ton suppliant."

Ainsi parla-t-il et le fleuve aussitôt suspendit son cours, abaissa sa barre, et faisant le calme devant lui, le sauva en le recevant dans son estuaire. Ulysse laissa tomber à terre ses deux genoux et ses fortes mains; son coeur était dompté par les vagues ; tout son corps était tuméfié; l'eau de mer ruisselait en abondance par sa bouche et ses narines ; sans souffle et sans voix il gisait épuisé, une lassitude terrible l'accablait. Mais, dès qu'il eut recouvré son souffle et que son coeur se sentit revivre, il détacha de sa poitrine le voile de la déesse ; il le lâcha dans le fleuve qui se jetait à la mer, et une grande vague l'emporta au fil du courant ; aussitôt, Ino le reçut en ses mains.

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