Les Gracques, hommes politiques romains

  • Tiberius et Caius Gracchus sont deux frères issus d’une illustre famille. Par leur père, ils appartiennent à l’influente gens Sempronia et par leur mère, ils descendent de Scipion l’Africain, leur grand-père. Ils reçoivent une excellente éducation et sont formés à l’art oratoire.
  • Tiberius Gracchus,  de neuf ans plus âgé que Caius, accède au pouvoir dans un contexte de crise sociale, économique et politique. En 133, en tant que tribun de la plèbe, il prend le parti du peuple et propose une loi agraire, la Lex Sempronia, pour redistribuer les terres de l'Ager Publicus au profit des citoyens pauvres. Mais il est assassiné avant d’avoir pu accéder à un second tribunat.
  • Caius Gracchus reprend et prolonge l’œuvre politique de son frère. Encore plus fougueux, il devient deux fois tribun et propose de nombreuses lois visant à diminuer le pouvoir du Sénat au profit du peuple. Il est lui aussi assassiné, en 121.
  • Révolutionnaires convaincus ou monarques en puissance, les Gracques ont marqué leur temps et permis à la plèbe de réintégrer le paysage politique romain.

Tiberius et Caius Gracchus, les Gracques, sont deux frères qui ont successivement marqué la vie politique romaine de 133 à 121 avant J.-C. Issus de la nobilitas (noblesse) romaine, ils ont œuvré pour la plèbe en tentant de réformer le système social romain. Leurs idées révolutionnaires ont ainsi bouleversé les institutions romaines.

Deux frères issus d’une illustre lignée

Les Gracques sont les fils de Tiberius Sempronius Gracchus et de Cornelia Africana.

Leur père fait partie de la gens Sempronia, une des familles les plus importantes et influentes de Rome. Il est élu tribun de la plèbe en 187, consul en 177, censeur en 169 puis à nouveau consul en 163. Plutarque souligne la vertu de cet homme apprécié des Romains qui a connu deux triomphes.

Quant à leur mère, elle est l’héritière de l’illustre famille des Scipions puisqu’elle est la fille de Scipion l’Africain qui a vaincu Hannibal et soumis les Carthaginois à Zama en 202.

L’union de Tiberius Sempronius Gracchus et de Cornelia permet le rapprochement de Tiberius et Scipion, deux ennemis politiques notoires. De leur union sont nés douze enfants. Beaucoup sont morts en bas âge et trois seulement ont survécu : deux fils, Tiberius et Caius, et une fille, Sempronia.

La jeunesse des Gracques

Tiberius est né en 162 avant J.-C. et Caius en 154 avant J.-C.

Ils sont élevés, partagés entre les traditions aristocratiques que Cornelia a à cœur de leur transmettre et les idéaux démocratiques de leur père. Cette contradiction entre les valeurs maternelle et paternelle peut être une clef de lecture de leur destin politique exceptionnel.

En 154, leur père décède : Tiberius a neuf ans et son frère seulement quelques mois. Leur éducation est dès lors entièrement prise en charge par leur mère qui, jeune veuve, devient une figure de la vertu romaine. Elle élève ses enfants dans le plus pur respect des traditions républicaines. Ils ont alors des maîtres grecs et reçoivent une éducation complète alliant rhétorique, morale et politique. Poussés par Cornelia qui ambitionne pour ses fils des carrières politiques, ils participent dès leur plus jeune âge à la vie publique romaine.

Quant à leur sœur Sempronia, elle épouse Scipion Emilien, petit-fils adoptif de Scipion l’Africain. C’est un homme apprécié des Romains pour sa culture et ses talents d’orateur. La fréquentation de ce beau-frère participe aussi de l’éducation des jeunes Gracques.

Tiberius Gracchus

Tiberius Gracchus fait ses premières armes sous la houlette de Scipion Emilien aux côtés duquel il participe à la troisième guerre punique. En 147, il est tribun militaire alors que son beau-frère est consul. Il s’illustre au combat et assiste à la destruction de Carthage commanditée par Scipion Emilien en 146.

Auréolé de ce prestige, il est élu questeur en 137, à l’âge de 27 ans, et participe à la guerre de Numance auprès du consul Caius Mancinus. L’armée romaine se heurte alors à une résistance inattendue de la part des Espagnols et Mancinus rencontre des difficultés pour maintenir son autorité au sein de l’armée romaine. Malgré la déroute du consul, Tiberius Gracchus s’engage activement dans la guerre et c’est lui qui est chargé de négocier un traité de paix, à la demande des Numantins. Ses talents oratoire et politique lui permettent de négocier la paix et de sauver ainsi pas moins de 20 000 citoyens romains. De retour à Rome, il essuie néanmoins des reproches : les Romains considèrent cette défaite comme honteuse et les négociations de Tiberius comme un signe de faiblesse. Cependant, le peuple reconnaissant se range du côté de Tiberius et finalement seul Mancinus est vilipendé. Le consul est livré, nu et enchaîné, aux Numantins.

Cet épisode scelle la proximité de Tiberius avec le peuple romain dont il devient le défenseur et marque le début réel de sa carrière politique. C’est aussi l’époque où il prend ses distances avec son cousin et détracteur Scipion Nasica. Ce dernier, aimé du Sénat mais détesté du peuple, est l’opposé de Tiberius qui se voue tout entier aux plébéiens.

Au moment où Tiberius entame sa carrière politique, une crise sans précédent agite Rome. De tout temps, Rome s’est appuyée sur la paysannerie composée de petits propriétaires qui fournissaient à la République soldats et citoyens. Mais désormais cette petite paysannerie, déjà fragilisée par les guerres, s’appauvrit de plus en plus car de gros propriétaires appartenant à la nobilitas ont pris possession illégalement de l’Ager Publicus c’est-à-dire de l’ensemble des terres confisquées par les Romains aux Alliés. Les latifundia, grands domaines agricoles faisant travailler des esclaves, prospèrent au détriment des paysans qui se mettent à déserter les campagnes. Rome n’est cependant pas assez grande pour accueillir tout le monde, ce qui pose un problème démographique. À cela s’ajoute un problème militaire : il n’y a plus de réserve de soldats en Italie, par manque d’hommes libres. La corruption devient également monnaie courante : les citoyens pauvres échangent bien souvent leur vote contre des distributions gratuites de nourriture ou de biens faites par les plus riches cherchant à effectuer une carrière politique.

C’est dans ce contexte que Tiberius est élu tribun de la plèbe en 133. Comme la cause plébéienne est le centre de ses priorités, il propose aussitôt une loi pour réglementer le partage de l’Ager Publicus : la Lex Sempronia. Cette loi veut limiter la surface de l’Ager Publicus que chacun peut posséder à désormais cinq cents arpents. Cette loi agraire qui plaît au peuple révèle au grand jour la corruption régnante et finit par diviser profondément la société. Le parti aristocratique s’y oppose donc farouchement.

Tiberius Gracchus soumet la Lex Sempronia au suffrage après avoir fait un discours mémorable qui enflamme l’opinion populaire. Malgré cet engouement du peuple, le tribun Marcus Octavius, soumis à des pressions de la part du parti aristocratique, utilise son droit de veto. Tiberius est alors désavoué par le Sénat et en particulier par Scipion Emilien et Scipion Nasica. Bien que seul contre le Sénat et sa famille, il décide pourtant d’utiliser pleinement son pouvoir de tribun et fait voter une loi qui démet Octavius de sa charge de tribun. La voie est alors libre pour ratifier la lex Sempronia et les triumvirs, Tiberius et Caius Gracchus et Appius Claudius, beau-père de Tiberius, se donnent pour mission de répartir l’Ager Publicus.

Cependant, l’aristocratie conservatrice ne tolère pas la manière de faire de Tiberius et instille l’idée qu’en jouant avec l’institution du tribunat il est plus intéressé par son propre pouvoir que par la cause plébéienne. C’est dans ce contexte que Tiberius brigue un second mandat de tribun. Mais il tombe sous le coup d’une conspiration montée par les Optimates avec à leur tête Scipion Nasica : il est assassiné sauvagement à coup de banc dans l’enceinte du Capitole par les hommes de son cousin au moment où, pour signaler le danger, il porte la main à sa tête. Ce geste aurait été pris pour une demande de couronnement. Son corps sans vie est ensuite jeté dans le Tibre, sans que son frère Caius puisse l’emporter. Tiberius meurt à 29 ans en 133.

Le Sénat se range à l’avis de Scipion Nasica : les sénateurs pensent avoir sauvé Rome du spectre de la royauté. Scipion Nasica fait alors bannir ou exécuter les partisans de Tiberius. Néanmoins, pour apaiser le peuple, le Sénat accepte le partage des terres, ce qui crée de nombreuses difficultés.

Caius Gracchus

Alors que Scipion Emilien est mort dans des circonstances mystérieuses et que Scipion Nasica, envoyé en Asie par le Sénat, y a trouvé la mort, le jeune frère de Tiberius, Caius, reprend alors le flambeau laissé par son aîné. En tant que triumvir, il se charge tant bien que mal de faire appliquer la Lex Sempronia.

Si presque neuf ans séparent les deux frères, il semble qu’ils diffèrent aussi par leur caractère. Alors que Tiberius était calme, tempérant, voire austère, son cadet est passionné et fougueux. Une anecdote rapporte qu’il fait ses discours toujours accompagné d’un flûtiste qui lui donne le rythme et lui permet de contrôler sa voix.

En 126, il est élu questeur en Sardaigne, alors qu’il a 28 ans, puis se présente aux élections du tribunat en 124. Aimé du peuple mais détesté par les aristocrates et le Sénat qui le jugent trop ambitieux, il est élu tribun à 30 ans avec la volonté de défendre le peuple et de porter haut son héritage familial et politique.

Il propose plusieurs lois – environ une quinzaine – parmi lesquelles la loi agraire n’est qu’un élément. À chaque fois, il s’agit de diminuer le pouvoir du Sénat au profit de celui du peuple.

La Lex Frumentaria prévoit la distribution de rations de blé à vil prix pour les citoyens les plus pauvres. Il est alors accusé de vider les caisses de la République par pure démagogie. Pourtant il y voit un moyen de libérer les pauvres de la "clientèle" et de leur redonner un rôle politique.

La Lex Calpurnia, très controversée, porte directement atteinte au pouvoir des Sénateurs. Alors que les trois cents sénateurs avaient l’habitude d’être les seuls juges dans les tribunaux, Caius leur adjoint trois cents chevaliers, portant à six cents le nombre des juges et favorisant ainsi grandement l’ordre équestre.

Une autre loi accorde le droit latin aux Alliés et le droit de cité complet aux Latins, ce qui lui permet d’étendre son influence sur la Province.

Il propose une loi pour ordonner l’habillement et l’équipement des soldats aux frais de l’État. Cette loi interdit aussi d’enrôler un soldat de moins de 17 ans.   

La Lex Viaria lui permet d’envisager de grands travaux publics : il s’agit de construire des routes avec des bornes indiquant les distances et d’autres permettant aux cavaliers d’enfourcher facilement leur monture sans l’aide d’un écuyer.

Toutes ces lois lui permettent d’acquérir une popularité exceptionnelle grâce à laquelle il est élu une seconde fois tribun.

Mais la réussite de Caius ne dure qu’un temps car son œuvre révolutionnaire dérange. Le tribun Livius Drusus, commandité par le Sénat, lui fait obstacle, en apposant son veto à ses lois. Livius Drusus avance l’idée que Caius, en donnant l’avantage aux Chevaliers, s’est éloigné du peuple et se pose en véritable représentant de la plèbe.

Surtout, afin de regagner l’adhésion du peuple, Caius entreprend de fonder une colonie en Afrique du Nord, Junonia, sur le site même de Carthage. En fondant une colonie en dehors de l’Italie, il souhaite ouvrir de nouvelles perspectives politiques et économiques. Mais le site de Carthage a été maudit par Scipion Emilien au moment de sa destruction. Aussi, très vite, de mauvais présages accompagnent-ils son entreprise et empêchent la mise en place de la colonie à tel point que son influence diminue et que la perspective d’un troisième tribunat est finalement compromise. Il devient de moins en moins populaire auprès du peuple.

En juillet 122, il perd toute responsabilité politique et le Sénat ne tarde pas à  proposer de révoquer ses lois et de ne pas donner suite à Junonia.

À l’été 121, le Sénat le somme de justifier ses actions en Afrique du Nord. Alors qu’il se rend au Capitole pour exprimer sa version des faits, il se retrouve au centre d’une émeute au cours de laquelle Antyllius, un licteur du consul, est tué. Devant cet acte gravissime, le Sénat décrète un senatus consultum ultimum : au nom du salut de la République, Caius Gracchus et ses partisans doivent mourir.

Une guerre civile débute alors. Caius, acculé, refuse la défaite et meurt tué par son esclave Philocratès à qui, selon Valère Maxime, il aurait demandé de lui donner la mort pour ne pas avoir à se rendre au Sénat. Une autre version veut qu’il se soit suicidé. La tête de Caius que le Sénat avait mise à prix est apportée par Septimuleius, un de ses anciens amis. Comme le consul Opimius avait promis de la payer à son poids d’or, Septimuleius la vide et la remplit de plomb fondu, de façon à se jouer de  la République ! Le corps de Caius, comme celui de son frère Tiberius, quelques années plus tôt, est jeté dans le Tibre.

Après sa mort, les Optimates poursuivent les partisans de Caius et environ trois mille corps sont jetés dans le Tibre. Pourtant, le peuple regrette les Gracques et se met à les honorer en leur faisant élever des statues et en consacrant les lieux où ils ont  été tués.

La postérité des Gracques

Les Gracques sont morts emportant avec eux une part de mystère. Etaient-ils des révolutionnaires, œuvrant pour le peuple face à une classe dirigeante riche et corrompue ? Se sont-ils, au contraire, appuyés sur le peuple pour obtenir un pouvoir personnel, mettant ainsi en danger les fondements de la République romaine ?

Si la question de la sincérité de la démarche des Gracques se pose, il est cependant clair qu’après 121, la plèbe a retrouvé un rôle politique d’envergure et que le parti populaire a, par la suite, pris une importance grandissante.

Les Gracques ont également insufflé un souffle réformateur unique et prometteur dans le prolongement duquel Sylla, Marius et César s’inscriront.

Ce qu’écrit Cicéron …

 

Ti. Gracchus convellit statum civitatis, qua gravitate vir, qua eloquentia, qua dignitate ! Nihil ut a patris avique Africani praestabili insignique virtute, praeterquam quod a senatu desciverat, deflexisset. Secutus est C. Gracchus, quo ingenio, qua eloquentia, quanta vi, quanta gravitate dicendi! ut dolerent boni non illa tanta ornamenta ad meliorem mentem voluntatemque esse conversa.

 

Tib. Gracchus troubla la paix de l'État. Quelle grandeur de caractère ! Quelle éloquence ! Quelle noblesse de sentiments ! Il n'eût démenti en rien les vertus éminentes de son père et de Scipion son aïeul, s'il n'avait pas quitté le parti du sénat. C. Gracchus parut après lui. Quel génie ! Quelle véhémence ! Quelle énergie ! Tous les bons citoyens regrettaient que de si belles qualités ne secondassent pas des intentions plus pures et plus louables.

Cicéron, Discours, Sur la réponse des haruspices, 19, 42, trad. M. Nisard.

  • Tiberius et Caius Gracchus sont deux frères issus d’une illustre famille. Par leur père, ils appartiennent à l’influente gens Sempronia et par leur mère, ils descendent de Scipion l’Africain, leur grand-père. Ils reçoivent une excellente éducation et sont formés à l’art oratoire.
  • Tiberius Gracchus,  de neuf ans plus âgé que Caius, accède au pouvoir dans un contexte de crise sociale, économique et politique. En 133, en tant que tribun de la plèbe, il prend le parti du peuple et propose une loi agraire, la Lex Sempronia, pour redistribuer les terres de l'Ager Publicus au profit des citoyens pauvres. Mais il est assassiné avant d’avoir pu accéder à un second tribunat.
  • Caius Gracchus reprend et prolonge l’œuvre politique de son frère. Encore plus fougueux, il devient deux fois tribun et propose de nombreuses lois visant à diminuer le pouvoir du Sénat au profit du peuple. Il est lui aussi assassiné, en 121.
  • Révolutionnaires convaincus ou monarques en puissance, les Gracques ont marqué leur temps et permis à la plèbe de réintégrer le paysage politique romain.

En deux livres…

  • Plutarque, Les vies des hommes illustres, tome IV, « Vie de Tiberius et Caius Gracchus ».
  • Christopher Bouix, La véritable histoire des Gracques, Les Belles Lettres, 2012.
Besoin d'aide ?
sur